Aïe, j’ai dit crowdfunding…

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Multiplication des anglicismes

Au pays où l’on se souhaite un bon bout d’an et où l’on va balader dans la colline, les florilèges vocaux aux nuances de chewing-gum s’enchaînent et se déchaînent entre les campagnes de crowdfunding, le live escape game ou encore le célèbre startup week-end et son  terrible hashtag (descendu de la montagne ?).

Anglicisme quand tu nous tiens ?

Que nos ponctuations enjouées laissent par inadvertance échapper un timide pilou-pilou, on nous le pardonnera, mais que la langue de Sir Jonny s’invite entre nos verbes et nos adverbes… on pourra peut-être nous le reprocher. Soit.

Nul désir ici de justifier telle ou telle embardée idiomatique, témoin des heures et des heurts de notre histoire… juste l’envie naissante de se pencher sur ce phénomène. Voyons donc.

Un simple what’else en référence à l’autre what’else, pourrait couper court au discours… Mais ne souhaitant pas faire de pub à un marchand de café qui n’a de goût que celui qu’on veut bien vous faire avaler sur le superbe écrin en carton que vous payez à prix d’or (enfin c’est ce que m’ont dit quelques passionnés), revenons rapidement sur ce qu’il se passe dans nos petites têtes depuis quelque temps.

Essai de linguistique approximative et impertinente

Tout a commencé en l’an 1066 lorsque la bataille d’Hastings offrit à la langue anglaise ses plus belles boutures linguistiques. Ayant traversé la Manche, sans emprunter aucun col mais dans le sillage du conquérant Guillaume, quelques mots normands ayant échappé à la palatalisation de la langue d’oïl (en gros quand les [k] du latin sont devenus des [ch] en vieux français… mais pas seulement) se sont retrouvés à la cour d’Angleterre (celle du fameux Guillaume duc de Normandie, devenu Guillaume 1er d’Angleterre). Et de la cour d’Angleterre à notre assiette culturelle de 2015, il n’y a qu’un pas et quelques siècles.

Petit florilège d’exemples :

  • pocket vient de pouquette (la petite poche)
  • car de char (prononcé car en normand)
  • cat de chat (prononcé ca, encore en normand)
  • easy  de aisi (devenu facile aujourd’hui)
  • basket de basquette (le panier)
  • fair de fère (la foire)
  • too  de itou (aussi)
  • pear de peire (poire)
  • chair de quaire (chaise)
  • road de rade (pas celle de Toulon… rade signifiant d’abord route)
  • bacon de baconel (la viande de porc)
  • roc de roque (roche)
  • sugar de chucre (sucre)
  • fork de fouorque  (fourche)
  • to escape de ecapaer (échapper)
  • to speak d’espiquaer (parler)
  • to cater d’acataer (acheter)

Bref, les mots voyagent et évoluent comme les hommes et les civilisations. Faut-il pour autant ingérer docilement tous les anglicismes qui nous viennent d’une internationalisation, née à l’heure de la domination géopolitique ? Faut-il y voir une ingérence culturelle dans notre exception gauloise ?

De la résistance par la bouillie

Que les plus fervents défenseurs de la langue de Rabelais se rassurent ! Voilà bien longtemps que notre petit buisson d’épines linguistiques s’est dressé, tel une barrière culturelle infranchissable face à l’envahisseur. Car oui, si quelques verbes aux dissonances anglo-saxonnes  se glissent volontiers dans les conversations de nos contemporains, nous pouvons compter sur eux pour brandir les fourches codales de la freinche touche. Accent, syntaxe, grammaire, vocabulaire… pas un pan du Bescherelle n’échappe au petit manuel du maquisard de la langue.

Le processus de défense fonctionne si bien que les représentants du terrible empire de Shakespeare ne pitent pas une bribe de nos cafouillages barbares, lorsque au détour d’un conseil innocent l’on invite un malheureux touriste à prendre la première à droite après Maque Daunalde. Dans le domaine du biseunesse, où oeuvrent nos meilleurs agents infiltrés, la dictature anglophone craint aujourd’hui sérieusement de voir le canon de son arme se retourner contre elle-même… Car aussi bon soient les François pour mener de passionnantes campagnes de crowdfunding (financement par la foule, littérallement donc), l’intelligentsia conquérante soupçonne un renversement des paradigmes quand ces mêmes gais lurons avec leur bérets bien vissés sur la caboche, un ballon de rouge dans la pogne, ne manquent pas une occasion de conter fièrement leur épopée de crowfunding (financement par les corbeaux) ou de crawfunding (financement par les estomacs), on ne sait plus trop…

Ainsi, rassurez-vous, dans ce désert annoncé de la globalisation et de l’uniformisation, ceux que l’on désigne parfois comme les chantres de l’inertie franchouillarde, tel un oasis qui peine à s’assécher… sont en réalité de puissants insurgés de la francophonie, qui nourrissent les flots et les mots de l’oued de Babel.

A propos de l’auteur

Dioxygène de Macédoine

Faux cynique qui ne manque pas d’air, certains disent de l’homme qu’il est un ascète débauché cherchant l’écho de ses questions du fond de son tonneau. D’autres préfèrent voir en lui un simple hâbleur de bistrot qui aurait un faible pour les petits légumes à la mayonnaise.

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